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Article central de la Lettre n° 2
LE DÉVELOPPEMENT DURABLE A L'AGENDA DU XXIe SIÈCLE
Pour les initiés, les résultats officiels de la Conférence de Johannesburg sur le développement durable, qui s’est tenue en septembre 2003, ont été bien décevants. Derrière les discours de circonstances, les textes souvent édulcorés à seule fin de préserver les intérêts des nations occidentales et des transnationales, ou bien les déclarations d’intention qui ne seront pas suivies d’effet, un nouveau climat est apparu. On est tenté de dire que « rien ne sera plus comme avant », qu’il y aura un « avant Joburg » et un « après Joburg ». Excès d’optimisme ? Sur les résultats immédiats à attendre, sûrement ; sur les capacités d’initiative et l’engagement d’une multitude d’acteurs, peut-être pas. Les enseignements que nous pouvons retirer à la suite de cette conférence sont de plusieurs ordres1. Des principes à considérer
De plus en plus, des gouvernements, des entreprises et des associations, font un constat commun de l’état de notre planète. La crise profonde que nous traversons n’épargne aucune région et fait peser des menaces sur l’avenir de l’humanité. Dérégulation des climats, pollution atmosphérique, raréfaction des ressources, crise de l’emploi, aggravation des inégalités sociales, perte d’identité culturelle n’en sont que quelques manifestations. Cependant des divergences existent sur la nature des politiques à conduire et l’ampleur des mesures à prendre pour tenter d’inverser ce processus. Les ressources de la planète sont épuisables, un nouveau rapport avec notre environnement exige de profondes modifications de nos modes de production et de consommation. En 1992 déjà, lors de la Conférence de Rio, des pistes de réflexion avaient été tracées. Ainsi le principe d’éco-efficacité permet de réduire la consommation des ressources et les impacts de la production sur l’environnement (voir encadré). Des campagnes d’information en direction de l’opinion publique se multiplient. Elles visent une consommation « éco-citoyenne », plus éthique2 et plus solidaire (produits du commerce équitable3 par exemple). La marginalisation économique et sociale de près de trois milliards d’hommes et de femmes est le principal facteur d’insécurité pour notre monde. Si l’attention est portée prioritairement sur des mouvements terroristes ou sur des régimes dictatoriaux, l’insécurité trouve principalement ses racines dans l’inégalité de la répartition des richesses et de l’accès aux ressources. L’instauration de la paix dans le monde dépendra plus de notre capacité à lutter contre la pauvreté qu’à celle de déployer des forces armées et leurs technologies de pointe. La domination économique de quelques États et des firmes transnationales empêche toute évolution en faveur des nations les plus démunies. Lors de la Conférence de Johannesburg, l’ombre de l’Organisation Mondiale du Commerce a plané sur les négociations qui traitaient des questions sociales et environnementales. La stratégie des décideurs économiques n’intègre pas une vision à long terme du développement. On entame le capital écologique de notre planète, on dénie le droit à une vie décente pour une grande partie de l’humanité, sans considérer les dégâts irréversibles de tels choix sur l’activité économique de demain. Les représentants de la société civile et les citoyens apportent de nouveaux éclairages au débat. La société civile et les citoyens expriment le mal-être d’une grande partie de la population mondiale, dénoncent des politiques qui nient les droits humains, et proposent, encore timidement, quelques pistes d’actions. Enfin, le plus porteur d’espoir : la mobilisation sans précédent de divers acteurs – collectivités locales, entreprises, syndicats, associations – en faveur d’un développement plus durable. Les démarches sont encore hésitantes, les enjeux mal formulés, les méthodes de travail négligées, mais chacun commence à penser qu’il peut agir, au quotidien, sur son territoire, son environnement, ses lieux de travail et de vie.
Difficultés à vaincre
Une plus grande sensibilité de la communauté internationale au développement durable et, en France, l’élaboration d’une stratégie en ce sens, permettent tous les espoirs. Cependant de multiples obstacles subsistent. Un récent sondage, effectué à la demande du Secrétariat d’État au Développement Durable, montre que moins d’un Français sur dix est en mesure de donner une définition juste du développement durable. De plus, ce terme à la mode est abondamment usité à des fins de communication par des collectivités locales et des entreprises, sans qu’il y soit donné un sens, sans que des actions, même expérimentales, soient conduites. Enfin, l’assimilation fréquente entre protection de l’environnement et développement durable n’est pas toujours de nature à convaincre décideurs économiques, partenaires sociaux et acteurs culturels à reconsidérer leur vision du développement et à faire évoluer leurs pratiques d’intervention. La dynamique engagée en faveur du développement durable repose pour l’essentiel sur des groupes restreints, qui, les premiers, ont perçu l’ampleur des changements à engager. Relever les défis que posent notre planète et l’avenir de ses habitants demandera l’implication d’un grand nombre d’acteurs. A cette fin, trois priorités peuvent être relevées : la mobilisation des acteurs sociaux, l’engagement des entreprises et l’organisation du débat public. Compte tenu de l’ampleur des inégalités qui existent entre les catégories sociales d’un même pays et entre le Nord et le Sud, la dimension sociale constitue un axe fondamental de toute politique de développement durable. Or, la plupart des acteurs adhèrent lentement à cette démarche globale. Leur terrain d’action est souvent local, même si certaines formes de solidarité dépassent les frontières d’une région ou d’un pays. Une approche plus sociale du développement permettrait de mieux mettre en évidence les mécanismes qui créent l’exclusion et d’imaginer des actions plus respectueuses des droits humains. Il s’agit d’intégrer cette démarche sociale responsable, affranchie de l’assistanat, dans une démarche plus globale de préservation des ressources et de développement économique qualitatif. Le succès de cette démarche reposera sur notre capacité de mobilisation des acteurs sociaux et celle des populations marginalisées. Le champ offert par l’économie solidaire constitue une des portes d’entrée appréciables pour conduire des expériences de développement durable. Les stratégies des firmes multinationales s’opposent communément aux démarches de développement durable. Et pourtant, sans l’adhésion des entreprises à ce nouveau concept, sans une profonde mutation des appareils de production et sans l’adoption d’une éthique dans la gestion et le commerce, notre planète ne pourra pas progresser vers un développement durable. Certains « grands patrons » considèrent que la survie de l’entreprise dépend de sa capacité à percevoir les évolutions et à adopter de nouvelles pratiques. Edgar Woolard, PDG de Du Pont, affirme ainsi : "Les modes de vie et de production "verts" du XXIe siècle sont décrits par les écologistes, mais peuvent être uniquement mis en œuvre par définition par les entreprises. Toutes les entreprises n'ont pas encore intégré cette vision de la performance écologique. Celles qui ne le feront pas ne poseront pas de problème à long terme, simplement parce qu'elles auront disparu. Cela est la nouvelle réalité de la compétitivité". Les pistes de travail pour l’entreprise sont nombreuses : réorientation de la recherche, utilisation de nouvelles technologies plus respectueuses de l’environnement, procédés de fabrication plus économes en énergie et en ressources naturelles, dispositifs qui visent le respect des droits de l’homme au travail…
Les principes du développement durable insistent en particulier sur la participation des acteurs, c’est-à-dire l’implication de tous dans la réflexion sur les enjeux du développement et la proposition d’actions à entreprendre. Il est habituel de solliciter les représentants de la société civile pour réfléchir, voire élaborer une stratégie. L’organisation d’un débat public et d’une plus forte implication des citoyens dans la vie publique sont cependant indispensables. On peut s’interroger sur la représentativité de toutes les organisations dites « de la société civile » ? Procèdent-elles toujours à des consultations de leurs adhérents ? Disposent-elles des moyens nécessaires pour mener ces consultations ? Portent-elles l’ensemble des besoins prioritaires des populations ? Ces questions doivent être posées au moment même où se mettent en place les conseils de développement. Quelle que soit la qualité des débats lancés par ces instances, une collaboration plus étroite entre élus et représentants de la société civile doit s’associer à l’organisation d’un débat public permanent4. Le but de cette consultation des citoyens est de les faire adhérer à des actions dont le succès est lié à un changement des comportements individuels.
São Paulo, Brésil. Un développement durable en milieu urbain vise une réduction des pollutions, un habitat salubre et la sécurité des personnes.
De nouvelles perspectives
Depuis la Conférence de Johannesburg, il est apparu encore plus nettement que la communauté internationale n’est pas en mesure de décider et de mettre en œuvre de profondes réformes. La position intransigeante des États-Unis constitue un frein à toute relance du dialogue Nord-Sud. La plupart des pays occidentaux – et en tout premier lieu la France – ont réduit leur aide publique au développement dans des proportions importantes, au cours des dix dernières années. Les pays riches, sous la pression conjuguée de la menace terroriste et des crises économiques, ont recentré leur politique afin de contenir la peur ou le mécontentement de leur population. La recherche des équilibres budgétaires et les mesures pour limiter les conséquences d’une faible croissance économique passent avant une remise en cause de nos choix de société. Certes, en France, l’intention est affichée. Le document de travail du séminaire gouvernemental du 28 novembre 2002 précise que l’objectif du développement durable est de « promouvoir un autre modèle de développement que celui adopté par les pays industrialisés durant les cinquante dernières années ». Les ministères sont invités à conduire des actions à court terme et à reconsidérer leurs interventions au regard des exigences du développement durable. Il convient aujourd’hui de s’appuyer sur cette stratégie nationale élaborée en partie avec la collaboration de représentants de la société civile. Mais il est à craindre que le gouvernement n’ait pas les moyens de traduire dans la réalité les intentions exprimées. D’autre part, l’organisation très compartimentée des services de l’Etat pourrait nuire à l’intégration des politiques5.
Pour inscrire le développement durable dans notre quotidien, trois types d’acteurs doivent être mobilisés en priorité : les collectivités territoriales, les entreprises et les citoyens. Nos voisins européens6 ont mis en pratique assez rapidement les recommandations de la Conférence de Rio. En France, le faible niveau d’appréhension du concept de développement durable par les élus locaux a retardé l’émergence de projets au niveau de nos territoires. Seulement quelques expériences ont été conduites, principalement par de petites localités. Depuis à peu près deux ans, les effets du travail de sensibilisation et de formation des élus et des personnels des collectivités se font sentir. De nombreuses collectivités affichent leur intention d’analyser leur projet de territoire suivant des critères de développement durable, de conduire des expérimentations, voire de s’impliquer dans la dynamique de l’Agenda 21 local. L’objectif à long terme n’est pas de concevoir des Agendas 21 ambitieux mais d’intégrer, dans tout document de programmation (contrat d’agglomération, contrat de plan...), les exigences du développement durable. L’Agenda 217 est avant tout une nouvelle façon d’appréhender le développement local, même s’il permet, dans un premier temps, de repérer les enjeux, de tracer des axes stratégiques et conduire des actions. Après les villes, ce sont les communautés de communes, les pays, les agglomérations, les départements et les régions qui s’impliquent dans cette dynamique. Il conviendra de bien articuler les procédures entre ces différentes échelles de territoire, afin que ces différentes démarches se renforcent mutuellement.
Benoît Théau, IGAPURA, juin 2003.
1 Pour plus d’informations, consulter des sites internet d’ONG françaises engagées dans la préparation et le suivi de la Conférence de Johannesburg : www.collectifjoburg2002.org ; www.planetecologie.org 2 Voir la campagne « De l’éthique sur l’étiquette » : www.crc-conso.com/etic/ 3 Artisans du Monde : www.artisansdumonde.org ; la Plate-forme du Commerce Equitable : www.commercequitable.org ; la Fondation Max Havelaar www.maxhavelaarfrance.org 4 Ce débat public doit concerner en particulier les personnes qui vivent dans la précarité, les « sans » : les sans-travail, les sans-logement, les sans-droits. 5 Il s’agit en effet de rechercher un équilibre entre les différents domaines du développement (économique, social, environnemental, culturel et politique), au lieu de ne privilégier, par exemple, que l’approche économique. 6 En particulier les pays nordiques, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse. 7 Un ouvrage utile sur l’Agenda 21 : Repères pour l’Agenda 21 local, Laurent Coméliau, Nathalie Holec, Jean-Pierre Piéchaud, 4 D, 2001. 136 p.
Le concept d'éco-efficacitéToute activité humaine requiert de « l’environnement », c’est-à-dire des ressources naturelles renouvelables ou non. Du fait des transformations opérées par l’homme, un produit fini représente bien plus que son poids physique mesuré en fin de fabrication. Ce produit possède ce que l’on peut appeler un « poids d’environnement ». Toute fabrication requiert de nombreuses ressources naturelles. Une grande partie de ces ressources est rejetée dans l’atmosphère et dans l’eau ou bien transformée en déchets solides. La mise en œuvre d’un développement durable exige d’améliorer l’efficacité avec laquelle nos sociétés utilisent les ressources naturelles. Un chapitre de l’Agenda 21 de Rio (1992) est consacré à « la nécessaire modification des modes de consommation ». Cet objectif nécessite une meilleure utilisation de l’énergie et des ressources, la réduction de la production de déchets et une consommation plus écologique et plus éthique. En 1997, l’Assemblée Générale des Nations unies confirme cet impératif d’économie des ressources : « Il faudrait se pencher sur des études qui proposent une utilisation plus rationnelle des ressources et envisager notamment de multiplier par 10 la productivité des ressources, à long terme, et de quadrupler la productivité des ressources au cours des 20 ou 30 prochaines années dans les pays industrialisés ». Selon le concept d’éco-efficacité, il s’agit de fournir des biens et des services à des prix compétitifs pour satisfaire les besoins humains et améliorer la qualité de la vie. Pour cela il faut réduire les impacts de la production sur l’environnement et la consommation de ressources pendant l’ensemble du cycle de vie des biens ou la durée des services offerts. Les objectifs de l’éco-efficacité peuvent être quantifiés. On peut viser par exemple une réduction des ressources de 75 % pour la fabrication d’un produit donné (on parle alors de facteur 4) ou de 90 % (facteur 10). Le « poids d’environnement » du produit en question est alors divisé respectivement par 4 et par 10. Quelques objectifs concrets qui permettent de tendre vers l’éco-efficacité : - réduire la consommation des matières premières ; - réduire l’intensité énergétique ; - éviter la production et la dispersion d’éléments toxiques ; - améliorer le recyclage des produits ; - utiliser au mieux les ressources renouvelables ; - accroître la durée d’utilisation des produits ; - apporter plus de fonctions pour un même produit ou service.
Exploitation d’eucalyptus, Vitória, Brésil. Une exploitation irraisonnée des ressources entraîne une forte dégradation de l’environnement.
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